
11 pays sont favorables à la légalisation et à la réglementation de la cocaïne
L'affirmation circule régulièrement dans la presse spécialisée : onze pays seraient favorables à une légalisation encadrée de la cocaïne. Derrière ce chiffre, il y a surtout un déplacement lent des positions officielles, des expériences locales très limitées et un cadre international qui n'a pas bougé depuis les années 1960. Tour d'horizon de ce que l'on sait, et de ce que le chiffre ne dit pas.
D'où vient le chiffre de onze pays
Le nombre de onze pays provient de recensements de positions exprimées par des gouvernements ou des responsables politiques : déclarations dans les enceintes onusiennes, réponses à des consultations internationales, prises de parole de chefs d'État, rapports parlementaires recommandant l'ouverture d'un débat sur un marché réglementé. Il ne s'agit donc pas d'une liste officielle, ni d'un vote formel qui aurait été organisé quelque part.
Cette précision compte, parce que la formule « être favorable » recouvre des réalités très différentes. Un État peut soutenir la dépénalisation de l'usage tout en refusant la vente légale. Un autre peut défendre la reconnaissance de la feuille de coca comme plante traditionnelle sans jamais évoquer la cocaïne comme produit fini. Un troisième peut autoriser une expérimentation locale d'approvisionnement pour un petit nombre d'usagers dépendants, sans modifier son droit national. Additionner ces cas donne un chiffre, mais un chiffre fragile : selon les critères retenus, on peut arriver à cinq comme à quinze.

Ce que « légaliser et réglementer » veut dire concrètement
Trois régimes sont souvent confondus. La dépénalisation retire les sanctions pénales pour la détention en petite quantité, mais laisse la production et la vente aux mains des réseaux illégaux. La distribution médicale encadrée fournit une substance de qualité contrôlée à des personnes dépendantes, dans un cadre sanitaire fermé — c'est le modèle appliqué depuis longtemps à l'héroïne dans plusieurs pays européens. La légalisation réglementée, elle, crée un marché légal : licences de production, contrôle de la composition, limites de vente, fiscalité, interdiction de publicité.
Appliqué à la cocaïne, ce troisième scénario reste pour l'instant théorique. Aucun État n'a ouvert de commerce légal de cocaïne à usage récréatif. Les propositions qui existent portent sur des étapes intermédiaires : autoriser des dérivés faiblement dosés, encadrer des salles de consommation, ou distinguer juridiquement la feuille de coca de l'alcaloïde extrait. Le débat public confond souvent ces niveaux, ce qui explique la variabilité des comptages de pays « favorables ». Pour s'y retrouver, il faut recouper les votes onusiens, les débats parlementaires et les décisions locales, plutôt que les titres de presse : c'est le type de suivi que propose le site, en distinguant à chaque fois ce qui est voté, ce qui est annoncé et ce qui est appliqué.
Les pays qui ont réellement bougé, et jusqu'où
La Bolivie est le cas le plus ancien : la consommation de feuille de coca y est protégée par la Constitution, et le pays s'est retiré puis réinscrit à la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 en assortissant son adhésion d'une réserve sur ce point. Il a également demandé un réexamen scientifique du statut de la feuille de coca à l'Organisation mondiale de la santé.
La Colombie, premier producteur mondial, a vu sa présidence défendre publiquement l'échec de la politique de prohibition et plaider pour une régulation internationale. Les propositions législatives déposées dans ce sens n'ont toutefois pas abouti. En Europe, la Suisse a autorisé des projets pilotes de cannabis et plusieurs villes ont étudié un dispositif comparable pour la cocaïne, sans mise en œuvre à ce stade. Aux Pays-Bas, des rapports d'experts et des élus ont ouvert la discussion sur un approvisionnement contrôlé, là encore sans traduction légale.
Au Canada, la Colombie-Britannique a expérimenté à partir de 2023 la dépénalisation de la détention de petites quantités de plusieurs substances, dont la cocaïne, avant de restreindre fortement le dispositif l'année suivante après des critiques sur la consommation dans l'espace public. Cet épisode illustre un point récurrent : les avancées sont réversibles, et souvent conditionnées par l'opinion locale plus que par les données sanitaires.
Le verrou des conventions internationales
Même avec une majorité politique interne, un État qui voudrait ouvrir un marché légal de cocaïne se heurterait aux traités. La Convention de 1961, complétée par celle de 1971 et par la convention de 1988 contre le trafic illicite, oblige les parties à limiter la production et la vente des stupéfiants aux usages médicaux et scientifiques. Sortir de ce cadre suppose une dénonciation du traité, une réserve, ou une réinterprétation assumée — trois options coûteuses sur le plan diplomatique.
C'est pourquoi les États qui souhaitent avancer privilégient les marges de manœuvre existantes : dépénalisation administrative, priorités de poursuite, programmes de réduction des risques, recherche clinique. Ces outils ne créent pas de marché légal, mais ils modifient déjà l'expérience des usagers et la charge des systèmes pénaux. Les données rassemblées par l'ONU dans son rapport mondial sur les drogues montrent d'ailleurs que la production de cocaïne a atteint des niveaux record ces dernières années, argument central de ceux qui jugent la prohibition inefficace.
Comment lire ce type d'annonce
Quand un chiffre comme « onze pays » circule, quatre questions permettent de le qualifier. Qui parle : un gouvernement, un ministre à titre personnel, une commission parlementaire ? Que vise la position : l'usage, la production, la vente ? À quelle échelle : nationale, régionale, expérimentale ? Et à quel stade : déclaration, projet de loi, texte adopté, dispositif appliqué ?
Appliquées à la cocaïne, ces questions mènent à un constat simple. Le nombre d'États qui contestent publiquement l'efficacité de la prohibition augmente, notamment parmi les pays producteurs et de transit qui en supportent les coûts en violence. Mais le nombre d'États ayant mis en place une régulation légale de la cocaïne reste, à ce jour, nul. Entre les deux se déploie un espace de politiques intermédiaires : c'est là que se joue l'essentiel du débat, loin des annonces spectaculaires.
